Au fil des preuves

Épisode 2 15:20 2 études citées

Le froid tue plus que la chaleur

Le résultat le plus contre-intuitif de toute la série : ce ne sont pas les canicules qui font le plus de morts.

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Quand on évoque une température qui tue, l’imaginaire collectif convoque aussitôt une canicule : bitume brûlant, alertes rouges, services d’urgence saturés. C’est pourtant l’inverse que révèle l’étude la plus complète jamais menée sur le sujet. Gasparrini et al. (2015) ont analysé 74 millions de décès dans 384 villes réparties sur treize pays, et leur conclusion est sans appel : sur les 7,71 % de décès attribuables à des températures non optimales, la quasi-totalité est liée au froid : 7,29 % contre 0,42 % pour le chaud. Autrement dit, à l’échelle de ces pays, le froid pèse environ dix-sept fois plus que la chaleur — le « vingt fois » souvent cité étant un arrondi de communiqué de presse. La mécanique est connue : le froid élève la pression artérielle, épaissit le sang, favorise infarctus, AVC et infections respiratoires — souvent plusieurs jours après l’exposition, ce qui le rend d’autant plus insidieux.

Le froid modéré, pas les extrêmes

Le résultat le plus surprenant n’est pas seulement que le froid l’emporte, mais où se concentre sa charge mortelle. Ce ne sont pas les vagues de froid extrême qui font le gros du bilan : ce sont les journées de froid modéré, banales, de tout un hiver ordinaire. Les températures véritablement extrêmes — grand chaud et grand froid réunis — pèsent moins de 1 % de l’ensemble. La raison tient à un effet de volume : on se méfie d’un pic exceptionnel, on se couvre, on alerte ; mais le froid ordinaire dure des mois et touche tout le monde, jour après jour, sans déclencher la moindre vigilance. La comparaison entre pays affine le tableau : la part des décès liés à la température va d’environ 3 % en Thaïlande, au Brésil ou en Suède, à près de 11 % en Chine, en Italie ou au Japon. Ce n’est pas une question de température absolue, mais d’écart à la normale locale : un corps s’acclimate au climat où il vit, et c’est l’inattendu qui le met en danger.

Le piège du « réchauffement bénéfique »

De ce constat, une conclusion paraît couler de source : si le froid tue tant, le réchauffement devrait sauver des vies. C’est le raisonnement le plus piégeux du sujet, et il est faux. Vicedo-Cabrera et al. (2021), à partir de 732 lieux dans 43 pays, ont isolé la part du réchauffement déjà à l’œuvre : 37 % des décès liés à la chaleur, durant la saison chaude, sont d’ores et déjà attribuables au changement climatique d’origine humaine. Le réchauffement ne se contente pas de retrancher des morts hivernales ; il ajoute des canicules plus intenses, frappe des populations et des régions qui n’y sont pas adaptées, et déclenche des effets non linéaires — au-delà d’un certain seuil, la mortalité ne croît plus proportionnellement, elle s’envole. Le bilan net n’a rien d’un échange favorable.

CONCLUSION

Oui, aujourd’hui, le froid tue davantage que la chaleur — et c’est un fait que la santé publique sous-estime largement, tant on fixe les canicules. Mais ce constat ne dit rien de bon sur l’avenir : le réchauffement ajoute de la chaleur là où les corps n’y sont pas préparés, et il porte déjà la responsabilité d’un décès de chaleur sur trois. Retenez les deux faces : mieux protéger du froid les logements et les plus fragiles dès cet hiver, et prendre la chaleur au sérieux pour les étés qui viennent. Car au-delà de tuer, la température fait autre chose, de plus discret et tout aussi troublant : elle altère notre manière de penser. Ce sera le sujet du prochain épisode.

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